08 mars 2012

Le Jeu des sept cailloux

Le Jeu des sept cailloux
Dominique Sampiero

Illustré par Zaü
Grasset jeunesse (lampe de poche), 2010


Un refuge aux réfugiés

par Anne-Marie Mercier

Dominique Sampiero ,  Zaü ,Grasset jeunesse (lampe de poche), réfugiés  ,exil,tchetchénie, Anne-Marie Mercier   Un tout petit livre en apparence, mais un récit lourd comme les sept cailloux. Nous suivons Larissa qui erre dans les rues de Rouen et semble parler seule. À son enfant à naître, elle raconte la vie d'avant, en Tchétchénie : son enfance comment elle a rencontré son mari, la guerre, les hommes comme des loups.

La vie depuis : l'exil en France, à la recherche d'un toit, de papiers et d'espoir, est évoqué sans pathos mais avec précision. Cette histoire est une histoire vraie, comme beaucoup d'autres. Elle a été publiée avec une postface du Collectif solidarité antiraciste et pour l'égalité des droits et par le Réseau Education Sans Frontières de Rouen et des environs.

Le texte, porté par une belle écriture, est sobre  et pudique. Il évoque aussi bien la vie de tous les jours que les pires moments. Il s'attache aussi à de petites choses, des coutumes, des plats, un jeu. Les illustrations montrent les souvenirs du pays en encadré et la marche de Larissa en pleine page, les uns en tonalités de vert, l'autre en ocre. Dominent les images du visage et des bottes de Larisa qui cherche un lieu où s'arrêter, si proche et si lointaine.

 

 

 

 

28 février 2012

Quand la révolte gronde

Quand la révolte gronde 
Anne Lecap

Illustrations Marcelino Truong
Flammarion jeunesse

 C’est la lutte…. !

Par  Chantal Magne-Ville

Quand la révolte gronde.gifUn roman dont l’héroïne est une fille, et qui plus est syndicaliste de la première heure, est suffisamment rare pour que le salue. L’histoire retrace avec une extrême fidélité la découverte par Emilie des rapports d’oppression au sein d’une usine textile ardéchoise, au moment de l’avènement du Front Populaire. Face aux tout récents accords de Matignon auxquels les patrons résistent, les ouvriers, menés par Emilie, osent faire grève et obtiennent gain de cause. Agrémentée d’une histoire d’amour, la peinture des conquêtes sociales est précise et parfois si exhaustive qu’elle rejoint davantage le docu-fiction que le véritable roman. Ces quatre mois de l’été 36 dépeignent en effet le bonheur des congés payés, les augmentations de salaire et surtout la réduction du temps de travail à 40h, qui invente le week-end et permet de prendre le temps de vivre. Mais le caractère stéréotypé des personnages et l’intrigue souvent un peu trop prévisible n’emportent pas toujours l’adhésion, à l’image du personnage mystérieux du mercenaire briseur de grève. Le dénouement façon happy-end a également du mal à convaincre. Une lecture très instructive cependant, dont le style simple et extrêmement classique facilitera l’approche des jeunes lecteurs.

06 février 2012

La Buse, pirate de l’île de la Réunion

La Buse, pirate de l’île de la Réunion
François Vincent, Maryse Lamigeon

L’Ecole des loisirs (Archimède)

La Buse ou la vie !

Par Mathieu Freyheit

La Buse, pirate de l’île de la Réunion.gifLa Buse est un pirate, un vrai. Né en 1680 à Calais d’un père corsaire, il plonge dans la piraterie et hante les eaux de Madagascar et de Bourbon (aujourd’hui la Réunion) autour des années 1720. Navires, batailles, naufrages, trésors et pendaison : tout dans la vie d’Olivier Levasseur, dit La Buse, dévoile de la piraterie ce que…nous en savons déjà. Et, heureusement pour nous, Maryse Lamigeon n’a pas l’intention d’y revenir.

Au détriment d’un titre qui se révèle inopérant, l’histoire est celle d’un jeune garçon, Paul, habitant de la petite île Bourbon. Un drame familial conduit Paul à travailler dans une plantation, accompagné de la belle Malgache Flora, dont il est épris. Contraint à la fuite, il prend la décision de s’embraquer en mer. Sur son chemin, il croise, à plusieurs reprises, le tristement célèbre pirate La Buse.

Le pirate ne fait donc pas figure de héros, loin s’en faut, mais demeure au fil du récit ce qu’il fut en réalité pour ses contemporains : une ombre planant le long des côtes, un danger permanent, une rumeur. Un livre d’ambiance, pourrait-on croire, n’était l’irrésistible tentation de verser dans le récit d’aventure. On pourrait reprocher à l’histoire cet entre-deux, dont découle un certain manque de dynamisme : l’auteure ne ménage que peu de place au suspens – et au plaisir –, les évènements s’enchaînent parfois sans vie ; et sans grande émotion. A défaut de cela, Maryse Lamigeon parvient à conter les choses avec une simplicité qui n’est pas si courante.

D’autant plus que les manques de l’histoire sont parfaitement comblés par le travail de François Vincent. Finalement, La Buse, pirate de l’île de la Réunion est avant tout un livre à regarder. François Vincent a réalisé des planches d’une merveilleuse harmonie, confirmant son talent non seulement d’illustrateur, mais aussi de passeur de sensations. La maîtrise des motifs maritimes comme des scènes de nuit, dans une simplicité de tons, en font un superbe ensemble sur le plan esthétique.

Enfin, l’ouvrage se complète d’un intéressant dossier historique et pictural, d’un glossaire, ainsi que d’une efficace bibliographie.

01 février 2012

Chevalier d'Eon, vol. 3: La forteresse

Chevalier d'Eon, agent secret du roi, vol. 3: La forteresse
Anne-Sophie Silvestre

Flammarion (grands formats), 2011

Le feu sous la glace

par Anne-Marie Mercier

9782081265356.gif

Pas plus que dans les autres tomes (moins, même) Anne-Sophie Silvestre ne s'embarrasse ici de la véracité historique. Il semble même qu'elle ait décidé de s'en amuser de plus en plus, d'un volume à l'autre et de jouer avec le vraisemblable, le vrai et la chronologie. Puisque le chevalier d'Eon lui-même a tout inventé de cette histoire russe, pourquoi ne pas le suivre, en effet?

 

Et, vrai de vrai, c'est un régal de fantaisie et d'aventures. On rit beaucoup, par exemple à l'idée des chants de carabins français qui s'échappent de la terrible  forteresse... Les thèmes se rapprochent des romans populaires (le prisonnier mystérieux, l'enlèvement, l'enfant-roi caché...) comme du roman d'espionnage (il s'agit de faire évader un espion français puis de l'"exfiltrer" incognito). Les descriptions des paysages du nord emportent loin, on va à bride abattue en troïka sur la glace des lacs gelés, on boit de la vodka pour se réchauffer, on chante, on rêve... enfin  , on apprend beaucoup sur l'histoire russe des 17e et 18e siècles. Et on laisse le pauvre chevalier bien mal en point à la fin du livre : à suivre!

 


23 décembre 2011

Le grand cheval bleu

Le grand cheval bleu
Irène Cohen-Janca
Maurizio A.C. Quarello

Rouergue, 2011

"Bleu comme le ciel de Trieste"

Par Dominique Perrin

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« Un jour de 1974, un immense cheval bleu, accompagné d’un cortège de malades et d’artistes, a vraiment parcouru les rues de Trieste. Il était le symbole de ce mur entre la ville et l’hôpital que le docteur psychiatre, Franco Basaglia, voulait abolir. Il m’a inspiré cette histoire… »


Un voyage vers l’Est et vers le Sud  – l'Italie vue depuis Trieste –,
un voyage dans le passé – les années 70 et le mouvement de contestation de la crimininalisation et de la relégation des malades mentaux –,
un voyage dans la société – la mère du narrateur est lingère au grand hôpital psychiatrique de San Giovanni –,
un voyage dans le vivant – le personnage central est un cheval de charge –,
un voyage dans les âges de la vie – le narrateur passe de l’enfance à l’adolescence, le cheval auquel il consacre son témoignage approche de la fin de sa vie –
un voyage dans les possibles politiques – des débats naissent, des mondes étrangers se rencontrent, des paupières battent –
un récit très ample et très bref, ouvert sur des pages vierges et des illustrations en noir, blanc et bleu comme un rivage sur l’élément liquide.

 

08 décembre 2011

Les Enfants du Dieu soleil

Les Enfants du Dieu soleil
Odile Weulersse

Casterman (épopée), 2001

La mythologie égyptienne est-elle soluble dans la littérature de jeunesse?

par Anne-Marie Mercier

Les enfants du Dieu soleil.gifLes histoires des dieux de l'Égypte ancienne, autrefois présentées sous forme de plusieurs récits autonomes (on se souvient de la belle collection "Contes et légendes" de Nathan), sont ici réunies en un roman par Odile Weulersse, bien connue pour ses romans historiques.
La création du monde, la séparation du ciel et de la terre, la naissance des dieux, le meurtre d'Osiris et la quête d'Isis, tout cela forme
une saga présentant une certaine unité. C'est à la fois le mérite et la limite de cette entreprise qui propose une lecture continue de textes d'époques et d'origines diverses. Une annexe en fin de volume permet de rétablir une perspective historique. Ainsi on donne au lecteur à la fois la possibilité d'une lecture naïve et d'un recul critique. L'ensemble est assez réussi, même si le projet est discutable, accentuant par trop l'aspect "histoire familiale" des mythes au détriment de leurs autres aspects.
Cela n'en fait  pas
une épopée comme pourrait le faire croire le titre de la collection qui regroupe bizarrement aussi bien des textes qui s'en rapprochent comme l'Iliade et l'Odyssée que des textes pour lesquels on ne peut qu'être perplexe : Pinocchio, Sindbad le marin, etc. le terme de « classique » aurait sans doute mieux convenu mais ce serait moins bien inscrit dans les programmes de 6e du collège... Le nom de la collection dans laquelle il a paru en 2007, "les romans des légendes" (Pocket), était mieux choisi.
Ces remarques peuvent s'étendre à d'autres types d'oeuvres, les adaptations d'épopées. En effet, la plupart (je pense entre autres au cycle du Graal repris par Montella et à l'Odyssée de Honacker) opèrent un transfert de genre en adaptant : l'épopée se fait pour l'un roman d'aventures et d'amour, pour l'autre roman fantastique, et pour les deux, roman de formation : l'épopée ne serait-elle plus (ou pas) soluble en littérature de jeunesse? Voilà une belle question pour un colloque!

09 novembre 2011

Chevalier d’Eon, agent secret du roi, t.2

Chevalier d’Eon, agent secret du roi, t. 2
Anne-Sophie Silvestre

Flammarion, 2011

Russie de rêve

Par Anne-Marie Mercier

chevalierdeon 2.gifLa suite des aventures du chevalier d’Eon suit la légende et non la vérité historique révélée par les chercheurs contemporains (G. Kates, A. Stroev…) : contrairement à ce qu’il a lui-même raconté, il n’a jamais été familier de l’impératrice ; il s'est d'ailleurs rendu en Russie plus tard qu'il ne l'a indiqué, pour y jouer un rôle de second plan, sous une identité masculine.
Mais qu’importe ! c’est du roman, du beau, qui fait rêver : ascension fulgurante, dangers évités de justesse, admiration pour un être d’exception (la tsarine est assez juste) et pour un pays en pleine évolution, amour, énigmes, cavalcades… Il faut ajouter à cela l’érotisme discret que permet le déguisement d’Eon, devenu lectrice de la tsarine et admis dans son intimité avec la belle princesse Narichkine. On trouve aussi dans ce roman beaucoup d’humour, et une intrigue secondaire à
la fois comique et pittoresque, narrant le voyage de Douglas sous une couverture de minéralogiste anglais excentrique.
Notre chevalier sert à merveille les intérêts de la France, laissant les Anglais bien déconfits, ; mais il découvre les cas de conscience qui se posent à tout espion : peut-il tuer pour sauver sa vie ? Saura-t-il éviter de se faire démasquer ? Le suspens demeure, vivement le tome trois !

 

17 octobre 2011

Les Poisons de Versailles

Les Poisons de Versailles
Guillemette Resplandy-Taï

Gulf Stream éditeur (courants noirs), 2011

Sombres jardins

Par Anne-Marie Mercier

Les Poisons de Versailles.jpgLe titre pourrait faire croire que le roman s’inscrit dans la liste de ceux qui se passent à Versailles au cours de " l’affaire des poisons " dans laquelle madame de Montespan a été mise en cause (voir les romans d’Annie Jay, Complot à Versailles et d’Annie Pietri, Les Orangers de Versailles et leurs suites).

L’action se passe un peu plus tôt, en 1672, au moment où les rumeurs sur les poisons commencent. L’héroïne est, comme c’est souvent le cas dans les romans de ses devancières, guérisseuse et un peu rebouteuse et a été appelée pour ces talents au service de la reine. Qu’elle soit originaire de Catalogne, de Prats-de-Mollo où sa famille a été décimée par les dragons du roi et que son frère, seul autre survivant, ait pris le maquis avec l’intention de se venger ne fait pas peur au roi ni à son épouse.

Dans le cadre du château en construction, des jardins et du potager de la Quintinie, on voit évoluer la famille royale et les maîtresses, Bontemps le valet et La Reynie le policier, Vauban, Molière, Lenôtre, les savants Sydenham et Lémery… dans une affaire des poisons avant la lettre qui frappe les survivants du régiment de dragons.

Des annexes présentent un résumé d’événements historiques et traits anthropologiques de Catalogne et surtout quelques pages qui auraient mérité d’être placées en préface tant elles sont à la source du livre, sur les plantes et la médecine de l’époque, et sur l’introduction du quinquina, mais aussi sur le galéga, la mandragore, le pavot, la digitale… L’auteur est pharmacienne et s’est servie de ses connaissances pour ce roman, un peu plus noir que ceux qui ont paru sur ce sujet en édition jeunesse. Cette noirceur et cette précision lui donnent un peu d’originalité.

 

19 août 2011

Mesdemoiselles de la vengeance

Mesdemoiselles de la vengeance
Florence Thinard
Gallimard jeunesse (folio junior),
2009

De cape et de plumes

par Anne-Marie Mercier

Les Demoiselles de la vengeance.gifFlorence Thinard dit elle-même qu’elle écrit avec un chapeau à plume (mental, bien sûr), et ça se voit. Son récit situé au 17e siècle reprend les ressorts du roman populaire de cape et  d’épée, son modèle est la série des Pardaillan.

L’originalité de son roman est qu’elle a choisi des héroïnes et non des héros et qu’elle a exploré à travers elles une large gamme de possibles : jeune ou vieille, européenne ou orientale, amoureuse ou sauvage, riche ou pauvre, belle ou laide, chaque femme a une raison différente de haïr l’horrible et très caricatural et très méchant pirate.

Il y a beaucoup de suspens, une belle exploration de la côte charentaise (avec les falaises de Meschers), et force coups d’épée ou d’autres armes plus féminines.

Ce n’est pas cependant un roman absolument féministe car il faut l’intervention d’un amoureux puis d’un fiancé (noble de surcroît) pour tirer les belles du guêpier où elles se sont fourrées. La plume se laisse porter par le vent de la cape…

05 août 2011

Graal, t.1, Le Chevalier sans nom

Graal, t.1, Le Chevalier sans nom
Christian de Montella
Flammarion (2003), 2010

Lancelot, héros moderne ?

par Anne-Marie Mercier

 

Graal, t.1, Le Chevalier sans nom.gifLes aventures de Lancelot sont ici racontées en langue moderne, de façon très explicite, un peu trop pour ceux qui ont en mémoire le texte original. Certes, il est plein de suspens, d’aventures et d’amour (l’histoire racontée l’est en elle-même) mais la modernisation gomme l’étrangeté du récit et ce qui est magie devient fantastique, ce qui est poésie est ramené à une certaine rationalité, la religiosité est gommée.

Un exemple, dès les premières pages. La mort de son père, le roi Ban de Bénoïc est présentée comme l’effet d’une crise cardiaque ; dans la version de Boulenger, on lit : « un si grand chagrin le poignit et l’oppressa, que ne pouvant verser des larmes, son cœur l’étouffa et qu’il se pâma »; tombé de son cheval , il prie Dieu, puis, « son âme se serra si fort en songeant à sa femme et à son fils, que ses yeux se troublèrent, ses veines rompirent et son cœur creva sans sa poitrine ». Ce n’est peut-être pas scientifiquement exact, mais cela nous introduit dans l’étrangeté de ce monde.