20 février 2012

Le Petit Sommeil

Le Petit Sommeil
Benjamin et Julien Guérif
Syros (rat noir), 2011

 

Petite forme

 

par Anne-Marie Mercier

 

Le Petit Sommeil .gifUn stage peut mener loin, même (ou surtout ?) si on le fait à contrecœur et dans un lieu aussi peu propice à l’aventure qu’une maison de retraite. Pierre vit seul avec sa mère, n’a de goût pour rien et d’énergie pour rien. Dans son stage, il tombe sous la coupe d’un vieil homme asocial et tyrannique qui l’entraine dans une succession de transgressions de plus en plus douteuses et dangereuses.

 

Si le début du roman est une peinture assez classique d’une adolescence à la dérive, la fin le rattache au roman noir, comme le suggère son titre qui évoque le film de Hawks (ou le roman de Chandler). Mais il n’a de rapport avec ses illustres devanciers, même en petit, que ce titre et la fascination pour l’argent et le luxe qui y est développée en est à des années lumières.

 

 

 

20 janvier 2012

Cherub, vol. 1: Cent jours en enfer

Cherub, vol. 1: Cent jours en enfer
Robert Muchamore

Traduit (anglais) par Antoine Pinchot
Casterman, 2011

Petit manuel de machiavelisme pour les enfants
 

Par Anne-Marie Mercier

michael gerard bauer,moby dick,timidité,persécution,école,parole,éloquence,concours,cancer,castermanLe premier tome de la série « culte » de Cherub est publié en poche… Enfin, direz-vous ? Hélas, plutôt… Bien sûr, ce sont des romans d’action bien menés ; bien sûr le jeune héros, James, petit délinquant qui ne pense qu’à jouer à la PlayStation et à regarder la télé et qui est sauvé par l’"organisation" Cherub peut séduire certains.

Mais l'école de Cherub ressemble beaucoup à un camp d’entraînement (le titre, « 100 jours en enfer », désigne le programme d’entraînement intensif des futurs agents-espions), la discipline est menée à coup de punitions humiliantes, l’enseignement présenté comme un enseignement d’élite pour une élite (10 élèves par classe).

Enfin, sur le terrain, les jeunes gens ont une activité d’espions : mensonge, dissimulation et trahison sont leur domaine. Le seul interdit (« ne pas nuire à des innocents ») est hardiment franchi au prétexte que « on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs ». La volonté d’entrer dans la complexité est intéressante, mais

Le succès de la série montre-t-il que le nouveau rêve des adolescents n’est plus d’être un hardi policier, ou sorcier, ou voleur, mais d’être un enfant soldat ? que l’école dont ils rêvent est un pensionnat-prison militaire ? ou bien est-ce juste pour se faire peur ?

Le prétexte est que ces héros eux aussi « sauvent le monde », mais au bénéfice de qui ? Dans ce premier volume c’est au bénéfice des compagnies pétrolières contre les hippies et les écologistes. Bien sûr, les uns agissent en toute légalité et les autres pas… mais si la littérature pour adolescents se met à donner la primauté au Droit contre la Justice, il y de quoi s’interroger.

Enfin, que je sache, les écologistes – fussent-ils terroristes (?) – n'ont jamais commis d'attentats sanglants. Que le livre fasse croire le contraire n'est pas innocent.


Quant à l’écriture, elle est d’une platitude sans nom.

 

Pour aller plus loin, lisez la chronique- coup de gueule parue sur le blog de Patrice Favaro.

Et lisez plutôt Grande école du mal et de la ruse de M. Walden (oui, les héros sont des affreux jojo délinquants, mais au moins c’est drôle) ou Jimmy Coates de Joe Craig, A comme Association de Bottero et L'Homme (surtout les deux premiers), éventuellement Spy High (série, pas excellente, mais moins inquiétante, pour ce que j'en ai vu). Et, pourquoi pas, les Langelot (Lieutenant X/ Vladimir Volkoff), romans d’espionnage pour la jeunesse bien conservateurs mais écrits avec style.

17 octobre 2011

Les Poisons de Versailles

Les Poisons de Versailles
Guillemette Resplandy-Taï

Gulf Stream éditeur (courants noirs), 2011

Sombres jardins

Par Anne-Marie Mercier

Les Poisons de Versailles.jpgLe titre pourrait faire croire que le roman s’inscrit dans la liste de ceux qui se passent à Versailles au cours de " l’affaire des poisons " dans laquelle madame de Montespan a été mise en cause (voir les romans d’Annie Jay, Complot à Versailles et d’Annie Pietri, Les Orangers de Versailles et leurs suites).

L’action se passe un peu plus tôt, en 1672, au moment où les rumeurs sur les poisons commencent. L’héroïne est, comme c’est souvent le cas dans les romans de ses devancières, guérisseuse et un peu rebouteuse et a été appelée pour ces talents au service de la reine. Qu’elle soit originaire de Catalogne, de Prats-de-Mollo où sa famille a été décimée par les dragons du roi et que son frère, seul autre survivant, ait pris le maquis avec l’intention de se venger ne fait pas peur au roi ni à son épouse.

Dans le cadre du château en construction, des jardins et du potager de la Quintinie, on voit évoluer la famille royale et les maîtresses, Bontemps le valet et La Reynie le policier, Vauban, Molière, Lenôtre, les savants Sydenham et Lémery… dans une affaire des poisons avant la lettre qui frappe les survivants du régiment de dragons.

Des annexes présentent un résumé d’événements historiques et traits anthropologiques de Catalogne et surtout quelques pages qui auraient mérité d’être placées en préface tant elles sont à la source du livre, sur les plantes et la médecine de l’époque, et sur l’introduction du quinquina, mais aussi sur le galéga, la mandragore, le pavot, la digitale… L’auteur est pharmacienne et s’est servie de ses connaissances pour ce roman, un peu plus noir que ceux qui ont paru sur ce sujet en édition jeunesse. Cette noirceur et cette précision lui donnent un peu d’originalité.

 

05 octobre 2011

Seuls dans la ville

Seuls dans la ville
Yves Grevet

Syros, 20011

L’atelier d’écriture enquête

Par Anne-Marie Mercier

 Seuls dans la ville.gifLa qualité du roman précédent de Yves Grevet, Méto, trilogie de science fiction, créait une attente et c’est sans doute l’une des raisons d’un léger sentiment de déception à la lecture de ce nouveau texte. Il y a une certaine originalité, ce n’est pas mal écrit, mais l’ensemble est moins inventif, moins orienté vers la réflexion critique, et, bizarrement, moins crédible… En effet, Yves Grevet quitte ici le genre de la SF pour le policier, un genre qui demande davantage d’ancrage dans le probable.

L’idée de départ est séduisante : une enseignante de français propose à ses élèves de se répartir dans différents lieux de la ville pendant une heure et de décrire ce qu’ils voient, en choisissant leur manière de raconter. Le résultat est assez cocasse et pourra inspirer certains enseignants à la recherche de sujets d’ateliers d’écriture. Certains élèves choisissent le descriptif, d’autres le narratif, le biographique, le poétique, le politique, etc.

Tous donnent des indices qui vont permettre aux deux héros de résoudre le crime qui a été commis juste à ce moment là. L’intrigue est ralentie de façon excessive par les temps de collecte et de lecture des textes des autres élèves et le récit policier est entrecoupé de scènes familiales convenues et d’épisodes scolaires et sentimentaux que les adolescents d’aujourd’hui trouveront sans doute un peu tièdes (contrairement à ce que laisse penser la couverture).

23 septembre 2011

Rico et Oskar, t.1 : Mystère et Rigatoni

Rico et Oskar, t.1 : Mystère et Rigatoni
Andreas Steinhöfel

traduit (allemand) par Barbara Fontaine
Gallimard Jeunesse, 2010


Les Mystères de Berlin: policier et handicap

 Par Anne-Marie Mercier

 

 Andreas Steinhöfel,Gallimard Jeunesse,handicap,amitié,surdoué,ville,Anne-Marie MercierOn ne sait si dans ce premier volume d’une trilogie l’histoire policière est la part la plus importante. C’est aussi un récit autour du handicap. Le narrateur, Rico, est un jeune berlinois qui se décrit comme « maldoué ». Toute l’histoire est vue à travers son regard étonné, souvent naïf, et son caractère à la fois craintif et ombrageux. On voit comme des symptômes ses difficultés face aux chiffres et à l’espace, ses problèmes face à l’implicite, ses rêveries devant les bizarreries de la langue, ses définitions de dictionnaires re-bricolées avec sa propre logique.

Le récit commence comme son journal de ce qui s’est passé durant ses premières journées d’été. On découvre les habitants de son immeuble, son quartier parmi lesquels se cache un ravisseur d’enfants qui terrorise Berlin. La rencontre d’Oskar, surdoué craintif et hardi, ouvre les perspectives de Rico et le conduit à découvrir le criminel. Le portrait du jeune garçon est touchant, les dialogues savoureux, et les rencontres toutes assez déjantées (à croire que Berlin est un condensé d’originaux…).

On retrouve ici des éléments qui ont fait le succès du Bizarre incident du chien pendant la nuit, enquête policière menée par un enfant autiste. Andreas Steinhöfel ajoute à la greffe policier+handicap un zeste de sociologie urbaine et beaucoup de fantaisie naïve.

 

12 juillet 2011

L'inconnue des Andes

L’inconnue des Andes
Sylvie Deshors

Rouergue, (Doado Noir), 2011

Enquête en altitude

                                                                                                             par Maryse Vuillermet

 l'inconnue des andes.jpg On retrouve dans ce roman policier le touchant personnage d’Agathe de Fuite en mineur, (voir article sur ce site), une jeune Franco-chinoise karatéka, son énergie, et surtout sa curiosité.  Elle voyage en Équateur en compagnie de son amie étudiante Lucia. Une curieuse rencontre avec une superbe inconnue aux yeux verts qui lui donne un bracelet en or va changer le cours paisible du voyage.Dans un Lodge en pleine Cordillères des Andes, elle trouve un morceau déchiré de son  passeport, ce qui lui fait croire qu’elle a disparu. Elle décide de partir à sa recherche.

Une course enquête à travers les paysages somptueux et dangereux des Andes, de nombreuses et belles amitiés entre jeunes  Américains du sud, Québécois, jeune policier lyonnais, un style efficace, une réalité sociale bien prise en compte (misère, violence, pillage de tombes, suite des tortures, disparitions et assassinats en Argentine), tous ces ingrédients bien dosés font de ce roman une lecture  dépaysante, engagée, palpitante et souvent émouvante.

 

28 novembre 2010

Le mystère de la tombe Gaylard

 

Le Mystère de la tombe Gaylard 
Marie-Claire Boucault

Syros, Souris Noire, 2010 

Et Dagobert ?

par Christine Moulin


gaylard.jpgL’idée était bonne et avait de quoi séduire les amateurs de brocante : le mérite indiscutable du roman de Marie-Claire Boucault est de faire partager et de bien analyser les émotions et les rêveries qui peuvent survenir à la vue de tel ou tel objet en vente aux Puces. Elle en a fait le point de départ de son récit : la narratrice déniche un album de photos et se laisse arrêter par celle d’une tombe. Elle décide de rendre l’album à la famille à laquelle il appartient.

L’intrigue ? Elle s’étire sur les 178 pages. Le mystère annoncé par le titre n’est, finalement, pas si mystérieux. On pense alors au Club des Cinq… Même suspens artificiellement entretenu, sage narration linéaire, psychologie artificielle : la narratrice, Sybille, a environ dix-sept ans mais l’auteur s’est soigneusement débarrassée de ses parents, divorcés. La mère passe le plus clair de son temps avec son nouveau compagnon, elle est journaliste de mode ; le père, lui, est un célèbre présentateur de télévision (métier dans lequel tous les jeunes lecteurs reconnaîtront, on s’en doute, celui de leur propre père et qui permet de lire des phrases qui laissent rêveur : « Je connaissais cet endroit [le bar de l’hôtel-restaurant Le Lutèce !], assez couru des journalistes, pour y prendre souvent un brunch avec mon père » …). Sybille vit donc pratiquement seule dans un appartement parisien (no  comment…). Ses semaines au lycée ne sont jamais racontées. Pas une seule amie aux environs (à cet âge !) mais des soupirants (trois en même temps !). Ses sentiments sont lourdement explicités, rarement suggérés, et on a du mal à comprendre l’intensité de son investissement dans une quête qui ne la concerne que de façon très lointaine (oui, bien sûr, on conçoit qu’elle veuille, enfant de divorcés, réparer des liens familiaux abîmés mais cela suffit-il à donner de l’épaisseur à cette enquête, somme toute assez vaine ?).

Quant à l’écriture, elle est transparente. Et encore, ce serait sans doute mieux si elle l’était vraiment : on assiste souvent au mélange irritant d’un argot censé être « djeun » et probablement déjà daté (kiffer, tifs, fumasse, etc.) et d’une syntaxe très plate, voire maladroite (ah ! les incises du genre : « souris-je »…).

Dans les histoires du Club des Cinq, au moins, il y avait Dagobert…