26 février 2012

Je m’appelle Mina

Je m’appelle Mina
David Almond
Traduit (anglais) par Diane Ménard
Gallimard Jeunesse (grand format), 2011

Folle de mots

par Anne-Marie Mercier

 

Je m’appelle Mina .jpgMina aime la nuit, et aussi les mots. Elle les utilise en toute liberté, au grand dam de son institutrice, ignorant les règles et la logique ordinaire. Elle écrit son journal avec sa fantaisie, mêlant réflexions et notations prosaïques, questions et rêveries. Elle raconte aussi son histoire qui a fait qu’elle a été retirée de l’école, pour comportement trop « bizarre », la scène de terreur qui a tout déclenché, l’ombre d’un père disparu, son passage par un établissement spécialisé.

 

Le journal de Mina est un livre hors-normes par sa forme : pages noires, pages vides, listes, « activités hors piste » qu’elle se propose : « observer la poussière qui danse dans la lumière », « écrire un poème qui répète un mot, qui répète un mot, répète un mot, jusqu’à ce qu’il perde pratiquement son sens », inventer des mots, refuser les évaluations… Le texte est très bien traduit, un tour de force, vu son originalité et sn inventivité verbale. Les pages sont tantôt sages, tantôt couvertes de mots en très gros caractères ou en encadrés. David Almond joue avec l’espace de la page en toute liberté.

 

Excellent dans la peintures d’adolescences masculines tourmentées par la violence (superbes Le Jeu de la mort, Imprégnation… parus en collection Scripto), Almond explore ici l’enfance et la frange de la folie avec délicatesse. Prix Andersen pour l’ensemble de son œuvre, prix sorcières en 2011 pour Le Sauvage, il avait aussi reçu la Carnegie Medal et le Whitbread Chidren’s book of the year pour son premier roman pour enfant, Skellig, auquel Je m’appelle Mina fait écho avec une grande poésie.

 

 

 

06 janvier 2012

Les poètes ont toujours raison

Rascal
Les poètes ont toujours raison

L’Edune, 2011

Poèmes pour viatique

Par Dominique Perrin

 

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« Les poètes ont toujours raison » : le titre de l’anthologie adressée par Rascal aux derniers nés des « frères humains » chers à François Villon s’entend de multiples façons. Le « toujours » y est entre autres chronologique : c’est de durée qu’il est question, au premier chef dans la dédicace de l’auteur à son père, et dans le témoignage autobiographique liminaire qui relie la mémorable découverte de la poésie « sur les bancs de l’école » au geste du cueilleur-semeur adulte assemblant son bouquet de poèmes et d’images.

Du quasi haïku de Guillevic aux enjambées fantastiques des strophes de Rutebeuf, douze poèmes de langue française sont rendus magistralement présents, douze poètes – scrutant ou désignant chacun à leur manière les marges des différents systèmes de domination de leur temps – retrouvent leur aura de vivants dans des portraits qui refusent tout rajout aux poèmes, mais apportent au lecteur, rencontre imprévisible, une vision des sujets aigus, inquiets et désirants qui les écrivirent.

30 décembre 2011

Un dragon dans la tête

Un dragon dans la tête
Pittau et Gervais

Gallimard Jeunesse, Giboulées, 2011

Le dragon chauve

par Christine Moulin

pittau,gervais,gallimard,ginoulées,poésie,liste,christine moulinPas plus de dragon dans cet album que de cantatrice, chauve ou non, dans la pièce d'Ionesco. Quoique : le dernier poème explique en quelque sortte le titre, sous le signe de l'absence, il est vrai, mais une absence qui donne sa chance à l'imaginaire : "Dans la forme/ Des nuages/ Je n'ai pas vu/ Des dragons fumants [...]/ Tout ça/ Je l'ai vu dans ma tête/ Juste en fermant les yeux".

En revanche, la poésie, elle, est là, et bien là. Fondée sur le goût des listes, très nombreuses, sur la célébration de l'infime ("La fourmi", La grenouille" "Un jour de soleil"), de l'intime aussi ("Caché bien caché"). Avec quelquefois des envolées plus larges ("Ici et là-bas", poème en miroir qui dit l'universalité des interrogations humaines ; "Trait pour trait" qui rappelle la difficulté et la joie d'être soi) mais aussi des incursions vers l'humour ("Un jour, un jour", ode à la procrastination), vers la poésie graphique ("Paysage en ville") ou tout simplement vers l'évocation voilée, proche du silence, des chagrins enfantins ("Les petits chats").

Les images,, mêlant formes modernes et simples à des collages nostalgiques, accompagnent les poèmes sans les illustrer lourdement, retenant un moment, une impression, proposant, au fond, une lecture, sans l'imposer.

Voilà un beau livre, grâce auquel "on peut caresser le ventre des nuages".

27 décembre 2011

Rollinettes

Rollinettes
François Rollin, ill. Benjamin Chaud

L’Edune, 2011

Humour sans cosmétique

Par Dominique Perrin

roll1-49e99.jpg« Jusqu’à l’âge de huit ans,
j’ai eu peur des loups.
De neuf à quinze, c’étaient les guêpes.
Depuis mes seize ans,
J’ai peur de la mort.
Sincèrement, j’aimais mieux le début. »

 Difficile, singulièrement difficile de présenter ces « rollinettes », aussi efficacement que l’éditeur en quatrième de couverture (« Voici livrée à votre sensibilité une véritable somme de pensées profondes ») ou que Nicolas Bedos dans sa « préface délicieusement inefficace » (« Rollin ne s’achète pas, c’est lui qui nous loue »). Le recueil est, de fait, spirituel : avec légèreté, avec gravité, avec une exquise apparente candeur surtout – et aussi, importe-t-il peut-être de rajouter, avec beaucoup d’incorrection et de pudeur. Après cette lecture, toute la production des éditions L’Edune s’offre à la découverte du lecteur étonné et un peu rajeuni : pour l’esprit, beaucoup plus et beaucoup mieux que du champagne.

23 décembre 2011

Le grand cheval bleu

Le grand cheval bleu
Irène Cohen-Janca
Maurizio A.C. Quarello

Rouergue, 2011

"Bleu comme le ciel de Trieste"

Par Dominique Perrin

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« Un jour de 1974, un immense cheval bleu, accompagné d’un cortège de malades et d’artistes, a vraiment parcouru les rues de Trieste. Il était le symbole de ce mur entre la ville et l’hôpital que le docteur psychiatre, Franco Basaglia, voulait abolir. Il m’a inspiré cette histoire… »


Un voyage vers l’Est et vers le Sud  – l'Italie vue depuis Trieste –,
un voyage dans le passé – les années 70 et le mouvement de contestation de la crimininalisation et de la relégation des malades mentaux –,
un voyage dans la société – la mère du narrateur est lingère au grand hôpital psychiatrique de San Giovanni –,
un voyage dans le vivant – le personnage central est un cheval de charge –,
un voyage dans les âges de la vie – le narrateur passe de l’enfance à l’adolescence, le cheval auquel il consacre son témoignage approche de la fin de sa vie –
un voyage dans les possibles politiques – des débats naissent, des mondes étrangers se rencontrent, des paupières battent –
un récit très ample et très bref, ouvert sur des pages vierges et des illustrations en noir, blanc et bleu comme un rivage sur l’élément liquide.

 

15 décembre 2011

Des Pensées sans compter: philosophie en papillottes

Des Pensées sans compter
Frank Prévot, illustrations de Martin Jarrie

Editions l'édune (papillottes), 2011

éclats de philosophie

par Anne-Marie Mercier

Des pensées sans compter.jpgLes « pensées » de Franck Prévot ont ceci de commun avec celles de Pascal qu'elles sont fragmentaires, apparemment décousues, pleines de sagesse. Mais elles sont radicalement différentes dans la mesure où le jeu sur le langage prime. Jeux poétiques, calembours, mots d'enfant, rêveries sur les saisons, les humeurs, les émois :

- On sait que la chaleur vient du soleil. Mais le froid ? D'où vient-il, le froid d'hiver ?

- Plus tard, les minuscules deviennent-elles des majuscules?

- Prendre du recul m'aide à avancer.

- Etre et voir l'été.

- Ceux qui jonglent avec les idées devraient se souvenir que le jongleur se saisit de tout mais ne retient jamais rien.

Humour de papillotes? c'est de saison ! Mais dans son plus bel air, celui qui fait philosopher légèrement malgré l'engourdissement. Chaque phrase est un voyage. C'est un merveilleux petit livre pour ceux qui aiment lever le nez à chaque page pour sourire, penser et rêver. Les illustrations de Martin Jarrie sont parfaitement adaptées au projet du livre jouant avec une géométrie folle et mélangeant les formes.

 

26 octobre 2011

Poésies dans l’air et dans l’eau

Poésies dans l’air et dans l’eau
Kochka, Julia Wauters
Père Castor-Flammarion, 2011

Poésie vive !

Par Dominique Perrin

poé.gifSur chaque double-page de cet album d’une fraîcheur d’embruns, trois à sept vers d’une densité irréprochable rayonnent au milieu d’un tableau-poème. L’un à côté de l’autre, l’un avec l’autre, texte et image battent une chamade maîtrisée et irrésistible, évoquant la meilleure tradition du poème illustré pour enfants, mais ouvrant aussi une voie à part, métissée et résolument moderne. Ouvrir un album de poésie et être emporté par un rythme, un air, prendre envie de voir par les fenêtres et de prolonger l’évidence esthétique crayon(s) à la main est une expérience marquante - permise ici par la rencontre opportune d’une auteure féconde et d’une jeune illustratrice dépositaire d’une chatoyante culture des arts textiles.

15 août 2011

Câline école

Câline école

Anne Poiré et Patrick guallino

SOC & FOC, 2010

Quand la poésie rencontre l'école...

par Sophie Genin

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"Cinq sept cinq

Texte libre

Le Haïku"

 

 

En prenant quelques libertés avec cette règle d'écriture poétique, Anne Poiré "raconte", par bribes, évocations par touches de mots, une journée d'école, la rentrée, la récré, la sieste... autant de moments, d'instants saisis au vol, à hauteur d'enfant, autant de petits bonheurs, illustrés par des photos d'élèves de maternelle découvrant des tableaux très colorés et inventifs, jouant avec des sculptures (si, si ils peuvent les toucher !) comme abandonnées dans une cour d'école.


En guise de mise en bouche avant de découvrir cette oeuvre nostalgique et atemporelle, quelques-uns de ces moments suspendus :


"Claquement du ballon

Friture dans la cuisine

Bientôt midi


Loin de la maison 

Toute une journée

A libelluler

 

Un si long courrier

Cerf-volant fendant l'écume

Ciel de récréation".


 


01 août 2011

La Chambre des astres

La Chambre des astres
Gilles Brulet, illustrations Brunella Baldi

SOC & FOC

Les Cévennes vues par un poète amoureux

par Sophie Genin

 

les cévennes,voyageDès la couverture, le monde de Brunella Baldi, aux couleurs de sable et d'ocre, aux courbes étonnantes, nous happe : quelle est cette maison, quelles sont ces formes rondes comme la lune ou plutôt comme des planètes imaginaires ? En ouvrant, les mots de Gilles Brulet nous accompagnent sur un chemin cévenol que l'auteur semble bien connaître. Il ne s'agit pas de narration, uniquement d'évocations oniriques, même si une dédicace initiale éclaire notre route quant au lieu que nous découvrons : "A Emile, berger du hameau de Montagnac, commune de Meyrannes, Cévennes".

Pour celui qui s'est déjà promené dans ces paysages, il retrouvera des scènes dans les images choisies par le poète, telles que : "Vêtu d'autan ou de mistral/Les yeux citoyens des paysages/Le berger va/Dirigeant le troupeau/Dans sa maison mondiale". Pour celui qui n'a pas cette chance, il voyagera dans un pays inconnu, incertain et onirique et, aidé par l'illustratrice, laissera son esprit voguer au gré des mots, lentement égrainés comme un souvenir qui échappe :


"Derrière le brouillard

Je sais demain

Les verbes des enfants 

Les châteaux de l'amoureuse

Une libellule bleue

-Qui se posera sur le nu de l'épaule-

Le corps d'une source

Les rires de la lumière

 

Une plume au large

 

D'un chemin nouveau."

 

Alors, que vous connaissiez ou pas ces lieux, laissez-vous tenter par ce voyage onirique aux couleurs de désert cévenol et à la saveur douce amère des rêves que l'on voudrait rattraper...



20 juin 2011

Poésies dans l'air et dans l'eau

Poésies dans l'air et dans l'eau
Kochka, Julia Wauters

Flammarion (Père Castor), 2011

Voyage en Poésie

par Sophie Genin


9782081233072.gifVisite de la terre, de "l'R et de l'O", découverte des sons, des images, des sensations, par le biais de poèmes de facture relativement classique (rimes et courtes strophes), sauf à se perdre dans des poèmes qui sonnent comme autant de haïku sur le monde actuel, pas dénués d'humour, tel :

 


"Hiver sonnant à la lisière,

Dans la soupière

Il fait chaud.

Thé sombre dans la théière,

Café dans la cafetière,

Nappe de poussière sous frigo."


ou bien encore :


"Poésie en terre,

Poésie en pot,

Souriceau sous l'arbrisseau.

Petits animaux de la terre,

Coléoptères, escargots,

Penché, le petit garçon considère."


Le charme désuet et nostalgique de ces rimes qui font voyager tient aussi aux illustrations qui ont un goût d'années 50 mais actualisé par des couleurs flashies et des cadrages parfois étonnants qui montrent le quotidien sous un autre angle, ce qui est le propre d'une poésie vivante, ici largement accessible aux plus jeunes, dans un jeu habile d'associations d'idées parfois surprenantes.